Comprendre les madds : guide des 5 allongements
Le madd, c'est l'art d'allonger une voyelle pour le bon nombre de temps. Madd tabi'i, munfasil, muttasil, lazim, 'arid : voici ce qu'ils valent et comment les distinguer.
Quand quelqu’un vous demande de réciter le Coran “lentement et clairement” comme l’enseigne le verset وَرَتِّلِ ٱلْقُرْءَانَ تَرْتِيلًۭا (sourate al-muzzammil 73, 4), il vous demande implicitement de respecter les madds. Les madds, c’est ce qui donne au Coran sa cadence. Ce qui fait qu’un récitateur posé met 4 temps là où un débutant mettrait 2, et qui transforme une lecture mécanique en une récitation qui respire.
Le principe : 3 lettres, 1 condition
Une voyelle longue en arabe se forme avec une de ces 3 lettres :
- ا (alif) après une fatha
- و (waw) après une damma, en sukun
- ي (ya) après une kasra, en sukun
Quand cette structure est respectée, on a un madd. Toujours. Le débat n’est pas de savoir s’il y a un madd, le débat c’est de savoir combien de temps vous devez tenir le son.
C’est là qu’interviennent les 5 types de madds.
Madd tabi’i : le madd naturel
Durée : 2 temps (harakatayn).
C’est le madd de base. Pas de cause externe, pas de raison de prolonger plus que la durée naturelle d’une voyelle longue. Vous prononcez simplement la voyelle pendant 2 temps et vous passez à la suite.
Exemple : قَالَ (qala). Le ا après le ق est un madd tabi’i, 2 temps.
Tous les autres madds dérivent de celui-ci, soit en l’allongeant à cause d’une lettre qui suit (hamza ou sukun), soit en l’allongeant pour des raisons spécifiques.
Madd munfasil : le madd séparé
Durée : 4 ou 5 temps selon la riwayat (Hafs ‘an ‘Asim accepte les deux).
Munfasil veut dire “séparé”. Ce madd se déclenche quand la lettre de madd se trouve à la fin d’un mot, et qu’une hamza (ء) commence le mot suivant.
Exemple : يَٰٓأَيُّهَا, le ا à la fin de ya est suivi du أ de ayyuha. Deux mots séparés, donc madd munfasil.
C’est un madd “permis”, pas obligatoire au sens strict. Certaines récitations le font à 2 temps (qasr), mais la pratique de Hafs en France et dans la plupart des pays arabes est de 4 ou 5 temps.
Madd muttasil : le madd lié
Durée : 4 ou 5 temps (obligatoire, dit wajib).
Muttasil veut dire “lié”. Même cause que le munfasil (une hamza qui suit la lettre de madd), mais cette fois la hamza est dans le même mot.
Exemple : جَآءَ (ja-a). Le ا et le ء sont collés dans un seul mot. Madd muttasil, 4 ou 5 temps obligatoires.
La différence avec le munfasil est strictement positionnelle (même mot ou pas), mais la conséquence est claire : le muttasil ne peut pas être réduit à 2 temps, c’est interdit dans toutes les riwayat connues.
Madd lazim : le madd nécessaire
Durée : 6 temps (toujours).
C’est le plus long des madds courants. Il se déclenche quand la lettre de madd est suivie d’un sukun permanent (qui ne disparaît pas en pause), ou d’une shadda dans le même mot.
Exemple : ٱلضَّآلِّينَ à la fin de la al-fatiha. Le ا est suivi d’un ل avec shadda. Madd lazim. 6 temps.
Il y a aussi les huruf muqatta’at, ces lettres mystérieuses qui ouvrent certaines sourates (الٓمٓ, كٓهيعٓصٓ, طٰسٓم…). Quand on les épèle lettre par lettre, certaines contiennent un madd lazim. Le ص dans كٓهيعٓصٓ, par exemple, s’épelle “sad” avec un ا long de 6 temps parce qu’il est suivi du د en sukun.
Madd ‘arid li-s-sukun : le madd accidentel
Durée : 2, 4 ou 6 temps, au choix du récitateur (qui doit rester cohérent dans une même récitation).
C’est le madd qu’on rencontre en pause sur un mot. Quand vous vous arrêtez sur un mot dont la fin contient une lettre de madd suivie d’une lettre normalement vocalisée, cette lettre devient en sukun à cause de la pause, et le madd s’allonge.
Exemple : ٱلْعَالَمِينَ à la fin du verset 2 de la Fatiha. Si vous lisez sans pause, vous passez au verset suivant normalement. Si vous faites une pause, le ن final devient sukun, et le ي qui le précède (avec kasra et ya) devient un madd ‘arid de 2, 4 ou 6 temps.
Comment compter les temps en pratique
Un temps (haraka) est l’unité de durée d’une voyelle courte. Difficile à mesurer dans l’absolu, parce que ça dépend du rythme global de votre récitation. Un récitateur en tartil (lent) aura des temps plus longs qu’un récitateur en hadr (rapide). Mais le rapport reste le même : un madd lazim doit être 3 fois plus long qu’un madd tabi’i, peu importe le rythme.
La méthode classique pour internaliser : compter mentalement “1, 2” pour le tabi’i, “1, 2, 3, 4” pour les munfasil/muttasil à 4 temps, “1, 2, 3, 4, 5, 6” pour le lazim. Plier le pouce, l’index, le majeur, et ainsi de suite. Ce n’est pas rigoureux, mais ça aide votre oreille à se calibrer pendant les premières semaines.
Repérer les madds visuellement
Dans le mushaf à riwayat Hafs, les madds longs sont marqués par un signe ondulé au-dessus de la lettre de madd : ٓ. Plus le signe est marqué, plus l’allongement est long. Les madds tabi’i (les plus courts) ne sont généralement pas signalés visuellement, parce qu’ils correspondent à la durée naturelle de la voyelle longue.
Tajweeed colore les madds selon leur durée : rose pour les madds courts (tabi’i, munfasil), or pour le muttasil, rouge pour le lazim. Au bout de quelques sourates, vous reconnaîtrez la durée d’un madd avant même d’avoir réfléchi à sa cause.
Une fois que vous commencez à compter correctement les madds, le rythme global de votre récitation change. Vous posez les voyelles longues, vous n’avalez plus les fins de mot. C’est aussi à ce moment-là que s’enregistrer pour s’écouter devient utile : vos erreurs de durée se repèrent immédiatement à l’écoute. (Article dédié à venir.)
Sources
- Al-Muqaddima al-Jazariyyah, Ibn al-Jazari (mort en 833 H), poème didactique de référence sur les règles du tajweed et notamment les madds.
- Hafs ‘an ‘Asim selon la transmission de Ash-Shatibiyya pour les valeurs de durée acceptées en riwayat courante.
- Coran, sourate Al-Muzzammil (73), verset 4, sur l’injonction du tartil.