Lam et Ra : les règles spécifiques à connaître
Le lam et le ra ont chacun leurs règles propres en tajweed. Lam shamsiyya ou qamariyya, ra mufakhama ou muraqqaqa : voici comment ne plus se tromper.
Deux lettres de l’alphabet arabe ont droit à un traitement particulier en tajweed : le ل (lam) et le ر (ra’). Pour le lam, la règle se joue dans l’article défini al- قبل un mot. Pour le ra, c’est plus subtil : il peut être tafkhim (lourd) ou tarqiq (léger) selon les voyelles autour de lui.
Aucune des deux n’est compliquée prise séparément. Mais les deux ensemble représentent une part non négligeable des erreurs de récitation chez les francophones, parce qu’on a tendance à appliquer les automatismes du français là où il faut des règles arabes.
Le lam : shamsiyya ou qamariyya
L’article défini en arabe, c’est ال (al-). Mais la prononciation de ce ل dépend de la lettre qui suit immédiatement.
Les lettres qamariyya (le lam se prononce)
Si l’article al- est suivi d’une des 14 lettres qamariyya, le ل se prononce normalement. On dit al-qamar (la lune), d’où le nom : la lune se voit, donc le lam se prononce.
Les 14 lettres : ء ب ج ح خ ع غ ف ق ك م و ه ي.
Exemple : الْقَمَرُ (le ل est prononcé clair), الْبَيْتُ, الْكِتَابُ.
Vous reconnaissez ces cas dans le mushaf parce que le ل porte un sukun visible (ْ).
Les lettres shamsiyya (le lam disparaît)
Si l’article al- est suivi d’une des 14 lettres shamsiyya, le ل n’est pas prononcé. Il fusionne avec la lettre qui suit, qui est doublée par une shadda. On dit ash-shams et pas al-shams. La shams (le soleil), elle, est éclatante : on l’entend, mais on ne voit pas le lam.
Les 14 lettres : ت ث د ذ ر ز س ش ص ض ط ظ ل ن.
Exemple : الشَّمْسُ devient ash-shamsu. الرَّحْمَٰنُ devient ar-rahman. النَّاسُ devient an-nas.
Visuellement, dans le mushaf, le ل de l’article ne porte pas de sukun, et la lettre suivante porte une shadda. C’est votre signal.
Comment retenir les 28 lettres ?
Astuce qui marche bien : vous mémorisez les 14 lettres qamariyya via le vers-mémoire ابغ حجك وخف عقيمه (‘abghi hajjaka wa khaf ‘aqimah, “cherche ton pèlerinage et crains ton stérile”), où chaque lettre apparaît une fois. Toutes les autres lettres de l’alphabet sont shamsiyya par déduction.
Cette mnémotechnique vient du Tuhfat al-Atfal, le manuel classique de Sulayman al-Jamzuri.
Le lam dans le nom d’Allah
Cas particulier important : le ل dans الله (le nom d’Allah) suit une règle qui lui est propre, dite tafkhim et tarqiq du lam d’Allah.
- Si la voyelle qui précède الله est une fatha ou une damma, le ل est lourd (mufakhama). Exemple : قَالَ ٱللَّهُ, عَبْدُ ٱللَّهِ.
- Si la voyelle qui précède est une kasra, le ل est léger (muraqqaq). Exemple : بِسْمِ ٱللَّهِ.
C’est la seule lettre de l’alphabet arabe qui change de qualité selon la voyelle qui la précède dans un mot précis. Cette règle ne s’applique qu’au nom Allah.
Le ra : mufakhama ou muraqqaqa
Le ر est plus complexe. Il peut être lourd (tafkhim) ou léger (tarqiq) selon plusieurs facteurs combinés. Voici la grille en pratique.
Le ra est mufakhama (lourd) dans ces cas
- Quand il porte une fatha ou une damma : رَبَّنَا, رُسُلٌ.
- Quand il porte un sukun, et que la voyelle qui le précède est fatha ou damma : مَرْحَبًا, قُرْآن.
- Quand il porte un sukun, et que la voyelle qui le précède est kasra mais accidentelle (hamzat al-wasl) : ٱرْكَبْ. Le kasra ici n’est pas une vraie voyelle, c’est une voyelle de liaison.
- Quand il porte un sukun en pause, et que la voyelle d’origine du mot était fatha ou damma : النَّهَارْ (en pause), الْأَمْرْ.
Le ra est muraqqaqa (léger) dans ces cas
- Quand il porte une kasra : رِجَالٌ, الرِّحْلَةِ.
- Quand il porte un sukun, et que la voyelle qui le précède est une vraie kasra : مِرْيَةٍ, فِرْعَوْنَ.
- Quand il porte un sukun en pause, et que la voyelle d’origine du mot était kasra : قَدِيرْ (en pause), الْكَوْثَرْ.
Le cas ambigu (jawaz al-wajhayn)
Il existe quelques mots où le ra peut être prononcé soit lourd soit léger, selon la lecture. Le cas le plus connu : فِرْقٍ dans la sourate ash-shuara (verset 63). Le ر est en sukun, précédé d’une kasra (fi-), suivi d’un ق qui est une lettre de tafkhim. Les savants permettent les deux prononciations.
Ces cas sont rares (moins d’une dizaine dans tout le Coran) et bien documentés dans les manuels de tajweed.
Pourquoi cette distinction est importante
En arabe classique, tafkhim et tarqiq du ra ne changent pas le sens d’un mot. Mais une mauvaise application crée une dissonance immédiate à l’oreille d’un récitateur expérimenté, comme un faux raccord dans une vidéo. C’est moins grave qu’une erreur de makharij (qui peut elle changer le sens), mais c’est ce qui distingue une récitation polie d’une récitation approximative.
Pour vous entraîner spécifiquement sur le ra, l’astuce qui marche le mieux : prendre une sourate courte avec beaucoup de ra (al-kawthar, al-asr, al-falaq) et la réciter en marquant volontairement chaque ra. Vous sentirez vite quand votre automatisme vous trahit.
Tajweeed marque visuellement la différence entre ra mufakhama et muraqqaqa pendant la lecture, ce qui aide énormément les premiers temps. Une fois que vous avez internalisé la règle, vous désactivez la coloration et vous vous auto-vérifiez à l’oreille.
Sources
- Tuhfat al-Atfal, Sulayman al-Jamzuri, pour les chapitres sur le lam shamsi/qamari et le ra.
- Al-Muqaddima al-Jazariyyah, Ibn al-Jazari, pour les cas de jawaz al-wajhayn.
- Hidayat al-Qari ila Tajwid Kalam al-Bari, ‘Abd al-Fattah al-Marsafi, pour l’analyse détaillée des cas de tafkhim et tarqiq du ra en pause.